Sweet sixteen, d’Annelise Heurtier (2013)

Un livre qui se traverse d’une traite, et réussit le pari subtil de concocter, sur un sujet dur (et brûlant*), une narration équilibrée qui ne soit ni trop sombre, ni trop propre. Car ce sont là les deux écueils d’un sujet comme la fin de la ségrégation aux USA dans les années 50 : de se vouloir trop honnête et de ne devenir qu’un conte cru et cruel, violent dans les luttes et les espoirs qu’il dépeindrait. Ou bien, à l’autre extrémité du spectre, de se montrer trop bien-pensant et donner naissance à une histoire lisse et convenue, entendue mille fois, qui caresserait les blancs dans le sens du poil**. sweet sixteen annelise heurtier

Les sweet sixteen, ce sont les seize ans d’une jeune américaine, souvent une superbe fête, attendue avec impatience, qui symbolise le passage à l’âge de femme. Et à quinze ans, nos héroïnes ne devraient rien avoir de plus grave en tête que l’organisation de leurs sweet sixteen. Sauf que.

À quinze ans, Molly fait partie des premiers étudiants noirs*** sélectionnés pour entrer dans un lycée de blancs, Litte Rock, en Arkansas. Or, on est dans le Sud des États-Unis, où l’esclavage et la ségrégation sont profondément ancrés dans la mentalité, et si la fin de la ségrégation dans l’éducation se déroule (plutôt) bien (mieux, en tout cas) dans le Nord, c’est une autre paire de manches dans des États comme le Texas ou l’Arkansas. Ces neuf étudiants noirs, personne n’en veut. Ni le gouverneur, ni la population de la ville, ni le directeur de l’établissement, et surtout pas les élèves de Little Rock.

Les chapitres alternent la vie de Molly, cette tâche dans le paysage, et de Grace, la reine du bal, étudiante blanche privilégiée de Little Rock. L’entrée, puis la scolarité de Molly au lycée, sont un impossible parcours du combattant, dont les épreuves sont faites de violences physiques et psychologiques à chaque pas. Grace, en parallèle, mène une vie coquette faite de préoccupations de son âge. Leurs regards se croisent à peine, elles s’ignorent. Mais, arrivé à la fin du livre, on est laissé avec la sensation étonnante d’être marqué, comme elles deux, de la présence de l’autre, et pour longtemps. les neufs de Little Rock the Little Rock nine

C’est un roman bien mené, dont je ne sais si je l’ai aimé ou beaucoup aimé, je me tâte encore****. Le style n’est pas décoiffant, mais sobre et polissé. Les va-et-vient politico-juridiques sur la question de l’intégration des noirs sont rendus avec une concision journalistique qui ne parasite pas notre immersion dans les vies des jeunes filles, mais la sert efficacement. Enfin, comme je disais : 220 pages en grand format, marges généreuses et gros caractères, c’est en fin de compte une novella plus qu’un roman (un format très agréable), qui se lit en deux temps trois mouvements, et donne un récit d’autant plus percutant.

Bonne lecture,

Lupiot

Lupiot Allez Vous Faire Lire

 

 

 

 

Sweet sixteen, d’Annelise Heurtier, Casterman, 2013, 220 pages


* Plus brûlant qu’en 2013, à l’heure de son écriture, car l’affaire Michael Brown (l’adolescent abattu à bout portant à Ferguson en Août 2014 dernier, si vous étiez en vacances dans le désert mauritanien ces six derniers mois) a réveillé le débat endormi de l’égalité entre blancs et noirs aux USA.
** La meilleure façon de frotter les blancs dans le sens du poils étant, dans ce genre de récit, de reconnaître entre les lignes que, finalement, le progrès, la fin de l’esclavage puis de la ségrégation, c’est grâce à eux. Façon élégante de cracher au visage de milliers de noirs qui ont donné leur vie pour gagner du terrain sur des décennies et décrocher l’égalité à bout de dents. Ce roman ne fait pas ça. Il montre bien la dynamique de la masse (blanche, en l’occurrence) dans toute sa laideur. Sans toutefois laisser le lecteur perdre espoir.
*** Le récit est inspiré, de très près, de faits réels. Ci-dessus une coupure de presse réunissant Les neuf de Little Rock, les neuf premiers étudiants noirs admis en 1957.
**** Je ne suis pas coutumière, de manière générale, des thématiques sociales qui m’handicapent l’occiput en amputant le merveilleux du récit. L’historique, ce n’est pas mon kiff. C’est donc, une fois encore, ma faiblesse typographico-éditoriale qui aura eu raison de mes réserves : la couverture est superbe, et m’a convaincue mieux qu’un long discours.

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