Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness (2011)

Mince, c’est triste. Triste de façon cruelle, intelligente et belle. Triste de façon douce et irréparable, comme un conte d’Andersen. Encore une fois, j’ai été séduite par la belle couverture, mais surtout, ici, par le nom de l’auteur qui malgré une première rencontre ratée (avec Et plus encore), a su me démontrer son talent (avec Le Chaos en marche).

Quelques minutes après minuit, Conor reçoit la visite d’un monstre. Un monstre millénaire, immense et puissant. Pourquoi le monstre est-il là ? Que lui veut-il ? Conor n’est pas impressionné. Il a ses propres monstres. Il y en a même un qui le terrifie toutes les nuits depuis des mois, depuis que tout a commencé à dégringoler dans son cœur et dans sa vie. Alors celui-ci, que veut-il ? Lui raconter des histoires… et lui soutirer la vérité.

Une histoire qui avance au fuel du symbolisme. Si l’on fréquente souvent les pages des anglophones, on retrouvera dans le concept de ce roman une technique habile et lubie récurrente : l’usage du conte, inséré dans la narration, comme moteur de l’intrigue. (On retrouve cela dans des romans aussi différents que celui-ci et Nous les menteurs, par exemple.) Ici, Conor regarde par la fenêtre et voit un monstre, pour mieux nous parler du monstre qu’il y a au-dedans.

C’est joli, inquiétant et doux. Nous aussi, nous regardons ailleurs pour retrouver ce que nous avons en nous.

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Mais Quelques minutes après minuit ne veut pas nous perdre. Aussi, nous sommes près du cœur de Connor, tout près. Nous le suivons dans des scènes quotidiennes qui, indiciblement, construisent en nous une pyramide de cartes toute tremblante d’une fébrile anticipation. À la fois l’on est curieux de comprendre ce qui ronge réellement Connor, à la fois on voudrait qu’il arrête ses simagrées ; à la fois l’on déteste cet inquiétant Monstre et ses contes sans queue ni tête, à la fois chacun s’achève sur une révélation infime et délicieuse. Divinement frustrant, horriblement fascinant. Superbe construction.

Le style reste simple, assez épuré, et l’incarnation du personnage central est elle aussi simple et épurée. (Pour contrebalancer le symbolisme du dessus.)

Un roman un peu à l’ancienne, où le héros, se débattant contre l’injustice de la vie, se laisse guider jusqu’à l’acceptation de son destin. Une histoire qui fait grandir, toute en nuances. C’est bien écrit, étonnant, et par moments, réellement puissant.

{Mise à jour de l’article}

Il est utile de préciser que cette lecture est dure, quoique magnifique. Et aussi que les parents à qui je l’ai conseillée m’ont presque tous dit que c’était « trop dur » pour un enfant de cet âge (12-13 ans, selon les conseils de l’éditeur). Parents un peu choqués donc. Alors que les enfants et adolescents qui m’en ont reparlé (de 11 à 15 ans) m’en ont dit des choses nombreuses mais jamais que c’était « trop dur », ni même « trop triste ». (Alors que, mince, c’est triste. Mais il semblerait que ça aille sans dire.)

Laissons les jeunes lecteurs se faire leur éducation émotionnelle, SVP : on a le droit de lire (et d’aimer lire) des choses tristes et dures et horribles et belles. Et de n’avoir même pas peur.

Bonne lecture,

Lupiot

Lupiot Allez Vous Faire Lire

Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness, Gallimard Jeunesse, 2012, 208 pages

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3 réflexions sur “Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness (2011)

  1. Coucou Lupiot !

    Je dois dire que le livre est… sensationnel !

    Après avoir fini le roman j’ai relu la critique que tu as faite, ta chronique est vraiment génial parce qu’elle décrit parfaitement ce que j’ai ressenti en lisant Quelques Minutes Après Minuit. Je vais reprendre tes propres mots : « Triste de façon cruelle, intelligente et belle. Triste de façon douce et irréparable », c’est exactement ça !
    Je n’ai pas grand-chose à ajouter, je risque de me répéter par rapport à ce que tu as déjà dit.

    Je me suis forcée à fermer ce livre régulièrement pour m’imprégner de l’atmosphère. C’est douloureux, il faut y aller par petites gorgées pour l’apprécier encore plus. Ce n’est pas un livre à sensations fortes mais un livre à frissons intenses. Ce n’est pas un livre qui décrit un univers mais il décrit une ambiance. Dans la relation que Conor a avec son « confident » j’y vois de la tendresse au milieu de ce cauchemar.

    « Triste » parce que le héros doit subir deux épreuves douloureuses : comprendre sa souffrance (fait d’une manière très jolie et brutale à la fois) ; et accepter cette souffrance. La fin de l’histoire est à la fois frustrante, magistrale et terriblement émouvante.

    Conor est un garçon mystérieux je trouve, mystérieux surtout pour le lecteur : Quand j’ai commencé l’histoire je trouvais que quelque chose clochait chez ce personnage, certaines réactions, certains de ces agissements que je n’arrivais pas à saisir, notamment par rapport à ses camarades de classe. J’avais beau être dans sa tête je ne saisissais pas le fond de sa pensée. Mais plus j’accompagnais Conor dans son mental plus je le comprenais, pour finalement admettre qu’il avait un comportement parfaitement logique avant ; c’était juste moi qui n’imaginais pas l’ampleur de ce qu’il était en train de vivre. Je crois que seul ceux qui ont vécu la même chose que lui (vivre la disparition à petit feu d’un être cher (-que je ne souhaite à personne !)) peuvent comprendre ce qui se trame dans la tête de ce garçon avant d’arriver à la fin du livre.
    C’est finalement un personnage très subtil et rempli de contradictions. Et il est incroyablement touchant, beaucoup de ses phrases m’ont touché droit au cœur.

    Je repense à la très belle citation de P. Baccalario qui tu as récemment mis sur ton site : « L’émotion qui n’est autre que la forme la plus simple et la plus complexe de la magie ». Je trouve que ces mots font échos à l’histoire de Conor, les émotions de ce garçon provoquent de choses terribles et puissantes : c’est l’amour qu’il porte pour sa mère qui le fait agir ainsi. Et à présent je reprends Dumbledore quand il dit que « l’amour est la plus puissante des magies ».
    Ness, Baccalario, Rowling, tous ces auteurs jeunesses qui écrivent des histoires tellement différentes mais avec un fond plutôt semblable finalement.

    Je pense que je vais lire Et Plus Encore. J’ai vu que tu n’as pas beaucoup apprécié ce roman mais je veux me faire mon propre avis. Et puis comme j’adore Le Chaos en Marche et que j’ai beaucoup aimé Quelques Minutes Après Minuit, je dois au moins ça à Patrick Ness ^^

    Lupiot, merci (again) pour cette autre découverte merveilleuse !

    Aimé par 1 personne

    • Coucou Cristina !

      Trop génial, qu’il t’ait plu ainsi ! Ravie, aussi, que tu partages mon ressenti… Et c’est vrai que la citation de Baccalario (ou de JK via Dumbledore, d’ailleurs) est, encore une fois, une bonne illustration 🙂
      Et plus encore, je ne l’ai vraiment pas trouvé terrible, et je ne te le conseille pas, il a pas mal de défauts (dont la traduction, alors que c’est le même artiste que pour… Le Chaos ! mais vu qu’il n’a, lui non plus, pas apprécié le bouquin, ben, ça se ressent). Et vu le prix, si tu dois te faire ton propre avis (ce qui est très louable, et une bonne idée), je te conseille amicalement de l’emprunter.
      J’ai hâte de lire le prochain Ness (peut-être en 2016 ? Rien n’est sûr, mais son roman We just live here est paru en V.O., je l’ai sous le coude) car je pense que cet auteur a une puissance d’émotion brute, et un imaginaire riche, qui ont toutes les chances de me ravir à nouveau.
      Mais Et plus encore : énorme bof.
      BIZ!

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      • Malheureusement, mon incompétence linguistique m’oblige à attendre la sortie française de We Just Live Here ; tu nous feras part de ton avis quand tu l’auras lu 😉 !
        Emprunter Et Plus Encore ? Nan j’ai un esprit beaucoup trop matérialiste, j’aime bien posséder les choses XD. Je vais attendre pour pouvoir ensuite l’acheter d’occasion.
        A bientôt

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