Comment parler des romans des autres quand on est soi-même dans le milieu

C’est toujours la saison des tops ! Et aujourd’hui, je devais publier un Top.

Sauf que j’ai compris récemment, avec le concours d’un grand sage, que je pouvais faire du mal à des gens en classant leurs romans, et que dresser des tops n’était plus forcément la meilleure des idées, à présent que je suis à la fois éditrice et autrice*.

Qui l’eût devinu ? Mdr, tout le monde, mais je suis lente, pardonnez.

* Oui coucou j’ai un roman jeunesse à paraître en mars ; je reviendrai là-dessus !! ❤

Pourquoi n’est-il plus bon que je dresse des tops ?

  • Se permettre de faire des classements en tant que spectateur extérieur ? = Totalement normal. Mais, se permettre de faire des classements en tant qu’acteur du milieu ? = Légèrement awkward.
  • Faire figurer des ouvrages de sa maison d’édition dans les classements ? Logique, vu que je les adore. Mais, ne pas faire figurer tous les ouvrages de sa maison d’édition ? Awkward pour les non-cités. Alors, faire figurer tous les ouvrages de sa maison d’édition ? Impossible, et ça flinguerait tout à fait le principe-même de la recommandation. Alors, ne faire figurer aucun ouvrage de sa maison d’édition ? Absurde, dans la mesure où ils représentent le noyaux de mes bonnes lectures ! Moralité : problème insolvable.

Aussi, plus de TOPS. Je sais, c’est triste. Si vous avez comme moi un besoin irrépressible de remplir votre vie de listes ordonnées et tableaux à double entrée, c’est même la pire nouvelle de la journée.

MAIS je ne vais pas pour autant cesser de vous inonder de recommandations littéraires ! Loin de moi cette idée. D’abord parce que cela me rend heureuse, ensuite parce que je trouve sincèrement fondamental de parler des romans de qualité écrits par des gens de qualité, fussent-ils concurrents de oim (parce qu’il paraît qu’en devenant autrice je deviens concurrente des autres écrivains, vous saviez ? me voilà une menace pour JKR, Marie-Aude Murail et Jane Austen ; des barres de rire) ou fussent-ils concurrents de la maison pour laquelle je travaille, Sarbacane.

Bon, d’abord, j’ai horreur mais horreur de raisonner ainsi (en termes de concurrence) mais je dois bien admettre que la majorité des gens le fait et le (beurk) marché également ; aussi, n’étant pas en plein déni de réalité, je suis obligée d’en tenir compte.

Youpi !

Néanmoins !…

À mon avis — qui n’est que ça, un avis de crevette à deux pattes qui les a par accident posées sur un clavier — on gagne tous à se féliciter de ses accomplissements. Sur le plan culturel, personnel… et même commercial.

  • 1) Les auteur·ices et éditeur·ices félicités à l’instant T y gagnent, bien sûr, car c’est de la reconnaissance précieuse, des encouragements merveilleux (et tout le paquet de sentiments positifs, voire conséquences positives directes, que ça draine).
    –> En gros, ça rend plus heureux (et, avec un peu de chance, plus riche).
  • Moi, féliciteuse, j’y gagne car cela me fait regarder hors de mon nombril, m’ébaubir de toute la faune épatante qui se cache dans le nombril des autres, et inévitablement, m’en nourrir (miam) et m’en inspirer (ma métaphore a dégénéré sur la fin, je te laisse te débrouiller avec les images indésirables ainsi convoquées).
    –> En gros, ça me permet de devenir meilleure en tout.
  • Vous spectateurs de ces félicitations vous y gagnez un max car n’ayant pas nécessairement toujours le nez dans ce domaine littéraire, il vous est précieux de pouvoir vous reposer sur des obsessionnels comme moi (et de nombreux autres) qui vous recommandent des ouvrages de qualité. Que vous allez potentiellement lire, acheter, recommander à votre tour.
    –> En gros, ça vous rend plus heureux & incidemment, plus pauvres. (Haha.)
  • Le milieu littéraire entier, à mon sens, y gagne, et c’est là le plus important. Entendez-moi, le milieu est gagnant qu’il soit cité ou pas dans lesdites recommandations positives (critiques, tops, listes) car la pratique-même de mettre en valeur les œuvres d’autrui tire tout le milieu vers le haut. C’est un absolu cercle vertueux.
    –> En gros, ça rend plus visible, plus solide, plus varié et plus apte au renouveau, LE DOMAINE LITTÉRAIRE ENTIER. (Oui.)

Je n’ai donc pas l’intention d’arrêter mes recommandations de lecture, en revanche, je réfléchis (toujours) à la façon dont je les fais et cela va changer peu à peu. (C’est l’histoire de la vie.)

§

Cette réflexion m’amène à vous parler un peu plus largement du problème de conflit d’intérêt qui peut très facilement se présenter dans le milieu du livre, la critique de livres et les jury littéraires, par exemple.

Image de Thomas Danthony, clique pour découvrir son insta.

Plus je fréquente ce milieu, plus j’entrevois combien il est riquiqui. Qu’il s’agisse de l’édition, des auteur·ices, des illustrateur·ices, des journalistes, des libraires, des organisateur·ices de salons… la plupart de ces acteurs travaillent étroitement ensemble, se connaissent (parfois depuis longtemps) et… ont leurs amitiés, leurs accointances personnelles et artistiques. Rien de plus normal !

  • 1) Tous ces gens sont des êtres humains avec leurs émotions, leurs goûts et leur histoire. (Ex : s’ils aiment davantage les romans de Gallmeister que ceux de Minuit, c’est leur choix, leur univers et leur droit.)
  • 2) Tous ces gens ont eu, par le passé, des carrières qui les ont menés à fréquenter étroitement X et Y personnes du milieu, avec lesquelles, cette relation professionnelle achevée, ils gardent cependant un lien particulier. (Ex : Un Responsable de Communication pour Gallmeister devenu libraire gardera certainement un intérêt et un goût prononcé pour les publications de cette maison, qu’il conseillera et vendra davantage.)
  • 3) Tous ces gens sont des passionnés du livre, ce qui les amène bien souvent à passer d’un domaine professionnel à l’autre. Libraire devenu auteur, autrice devenue traductrice, traductrice devenue journaliste critique, journaliste devenu éditeur, éditrice devenu organisatrice de salon, organisateur de salon devenu juré de prix littéraire, et parfois tout cela (ou presque) dans une même carrière, de façon parfois progressive ou simultanée. Les carrières sont mouvantes, grandissent malgré nous dans toutes les directions, et cela fait bien souvent leur richesse.

Dessin de Benjamin Chaud. Clique pour découvrir son insta.

Rien de plus normal et compréhensible, donc.

Néanmoins, dans le cas des Prix Littéraires, on attend des jurés deux qualités primordiales :

  1. Une objectivité et une indépendance critique irréprochables.
  2. Un goût pour, et une grande connaissance de la littérature concernée, éléments essentiels à l’appréciation critique des titres sélectionnés.

Or, je ne sais pas si vous entrevoyez la difficulté qui se présente alors, mais moi si. Le problème, c’est que presque toutes les personnes susceptibles de remplir le critère 2) sont des passionnés du livre ayant déjà exercé ladite passion dans le domaine, ce qui bien souvent entache au moins partiellement le critère 1).

  • Où trouver des critiques compétents et indépendants ?

On se tourne alors vers les passionnés qui ont réussi à n’exercer leur passion qu’en-dehors de la production du livre (donc exit auteurs et éditeurs, grossièrement), c’est-à-dire, essentiellement des journalistes littéraires.

Alléluia ! Ils sont géniaux, on les aime. Sauf… qu’ils sont peu nombreux (ici, en littérature jeunesse), très demandés, pas toujours disponibles. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’on retrouve parfois les mêmes noms d’un jury à l’autre (ex : Les Pépites de Montreuil et Le Prix Vendredi lors des éditions 2017), ce qui peut s’avérer  enquiquinant en regard de nos envies de variété et de représentation. (Une autre raison pour laquelle on retrouve « toujours les mêmes » tient à un problème social plus général ; c’est le classique écueil des vieux éléphants indétrônables — pas le sujet ici.)

La contrainte du peu de personnes disponibles amène donc naturellement à se tourner vers des acteurs plus directs de la chaîne du livre. Vous l’aurez remarqué : on rencontre souvent dans les jurys, des écrivaines et écrivains — lesquels ne peuvent cependant se prêter au jeu que si leurs propres livres ne sont pas, ou ne risquent pas, d’être en course !

VOUS VOYEZ
COMME C’EST
COMPLIQUÉ.

Alors quoi ?

Je ne suis pas en train de dire qu’il faut se faire une raison, que tout le monde couche avec tout le monde et c’est ainsi, bisou les kikis.

Je suis en train d’interroger le problème du conflit d’intérêt dans le domaine spécifique de la littérature jeunesse, et la difficulté qu’il y a à rester exigeant à son égard.

La question du conflit d’intérêt repose sur celle de l’objectivité.

Mais l’objectivité peut-elle seulement s’articuler avec les métiers d’art ? « Bah ui ! Y a pas de raison » répondras-tu spontanément. « Y a une raison pas si con », t’opposerai-je candidement.

Cette raison s’appelle : la pasión.

{Ouvrez l’anecdote.}

J’ai régulièrement des étudiantes, des libraires, professeures documentalistes, et autres actrices des Métiers du Livre au téléphone (ou face à moi derrière une bière), qui souhaitent s’orienter vers l’édition et me posent à cette occasion de nombreuses questions, dont celle à mille euros :

– C’est… possible ? Parce qu’on m’a dit que c’était inaccessible. Méga bouché de ouf.

Bon, déjà, j’aimerais que les parents et professeurs à l’origine du « on m’a dit » viennent prendre leur paire de claques, parce que c’est pas poli de marcher sur les rêves des gens, petit un.* Ensuite, je leur réponds de nombreuses choses précises (rassurez-vous) mais aussi l’inspirante idée qui suit, petit deux :

– Il faut être bon. Et normalement, si tu es passionnée, tu consacreras ton esprit et ton énergie, très naturellement, à l’exercice de cette passion (lectures, critiques, journaux, publications, pratiques de micro-édition, etc.). Et… tu deviendras bonne. Et si tu deviens bonne, parmi les quelques places libres, il y en aura une pour toi. Il y en aura forcément une pour toi.

* De toute façon, c’est « bouché » partout, donc arrêtez de dire ça, sérieusement.

{Fin de l’anecdote.}

L’idée à laquelle je veux arriver, c’est que la passion n’est pas détachable de l’exercice de la littérature, sous quelque forme que ce soit, parce qu’elle y est nécessaire. Or, la passion, c’est de la subjectivité en barre.

À mesure que tu développes ta compétence à repérer les qualités intrinsèques des bouquins, tu développes également ta propre subjectivité, ainsi que tous les rapports d’influence dont nous avons parlé plus haut : goûts, préférences, expériences professionnelles, etc., autant d’atouts enrichissants qui font que tu ne seras jamais,

ni 100% objectif·ve,
ni 100% indépendant·e.

Et à mon avis, ce n’est pas souhaitable. D’être objectif ou indépendant, je veux dire. Je pense même que c’est la pire chose qui pourrait m’arriver. Parce que j’aime m’investir et qu’on ne peut pas s’investir ET rester totalement indépendant, désolée (#thérapiedecouple).

Pour exemple : lire une critique parfaitement objective serait d’un ennui absolument délétère et d’un intérêt avoisinant le zéro — car c’est ce que le critique met de sa personne (ton, regard, expérience, émotion) qui donne tout son sel à l’avis qu’il donne.

Voilà pourquoi rester subjective me semble parfaitement OK. L’objectivité étant, à mon avis, complètement inattaignable.

En revanche, dans certains cadres spécifiques, notamment celui des Prix Littéraires, la question du conflit d’intérêt se pose évidemment, DUH. Mais, si l’idée qu’on ne peut pas être « juge et partie » est un bon repère, parfois, c’est vraiment plus compliqué.

Tout bêtement : dans un milieu où tout le monde se connaît, on ne peut pas refuser d’être juré d’un Prix uniquement parce qu’on connaît un peu un auteur ou un éditeur en course. Or, si ces points de conflits se multiplient ou si les relations d’influence sont trop étroites, ça devient problématique. Et, franchement, ça n’est pas toujours clair. On aimerait bien.

Je vais prendre l’exemple du prix La Voix des Blogs.

C’est un prix organisé par des blogueurs. Or…

  • Tous les blogueurs sont acteurs de la chaîne du livre (libraires, bibliothécaires, assistant·es d’édition…) parce que, SURPRISE ! la littérature est leur passion, donc ils exercent des métiers dans ce domaine.
  • Plusieurs d’entre eux connaissent personnellement, de près ou de loin, des auteur·ices, parfois en course pour le prix ou susceptibles de l’être — auteurs qu’ils sont rencontrés, interviewés, etc., parce que, SURPRISE ! leur passion ou leur métier les y a amenés.

Ça fait 2 potentiels conflits d’intérêts, que nous sommes bien obligés de dépasser en raison de leur caractère complètement inévitable. Pourtant, l’an dernier (2019), je me suis brusquement retirée du prix (et quelque temps après, l’ami Tom, de La Voix du Livre, aussi). Pour ma part, j’ai pris conscience que j’avais désormais plusieurs d’intérêts mêlés (ami·es écrivain·es, éditeurs concurrents, auteur·ices de ma maison*, statut d’autrice à venir…) et OUHLÀ soudain, ça faisait beaucoup beaucoup trop. J’ai dit ciao bye-bye. (Je ne m’occupe plus que de l’orga du prix, avec mes complices.)

Mais, en fait, à quel moment précis est-ce devenu « trop » ? Le « trop » est un sentiment qui nous vient généralement un peu tard, juste après le moment salutaire, tu connais le problème. C’est à la 5e part de galette que tu te dis que tu aurais dû t’arrêter à la 2e.

(* Tous les jurés membres de maisons d’édition ont de toute façon pour interdiction de soutenir/voter pour des romans de leur maison, dès le début de leur participation.)

On n’est pas à l’abri d’une mauvaise appréciation de la situation, qui peut avoir des conséquences désagréables, en témoignent toutes mes indigestions. Cependant, avec le temps, j’apprends à mieux anticiper ce genre de problèmes et mieux gérer ma passion dévorante.

§

CONCLUSION

Parler des livres des autres quand on est soi-même dans le milieu me semble fondamental. J’y gagne, tu y gagnes, le domaine littéraire entier y gagne.

Aussi, je continuerai mes recommandations de lecture des autres auteurs et des autres éditeurs ! Je n’arrêterai pas de les promouvoir ni de les aimer. Mais je cesserai autant que possible de les classer, de les comparer, et de les soutenir en tant que juré.

Voilà pourquoi mon prochain article ne sera pas un « TOP Romans jeunesse 2019 » mais plutôt un liste de recommandation de

TRÈS BONS ROMANS JEUNESSE
— Lus en 2019 —

Et franchement ? Je suis ravie du changement.

J’espère que mes tourments t’ont fait penser,
Zoubi,
Julia

(C’est moi.)

Lupiot Allez Vous Faire Lire

3 réflexions sur “Comment parler des romans des autres quand on est soi-même dans le milieu

  1. Whoopsi, un article bien sérieux et bien intéressant.
    Je me dis que les profs, notamment les professeur·es doc si méprisé·es par notre ministre, on pourrait s’inscrire dans cette chaîne sans trop de conflit d’intérêt. Notre seul intérêt ? Faire lire les gosses. Alors oui, on a cette réputation de vouloir faire lire des trucs bien didactiques et tout (Stéphane Servant a brisé mon coeur en l’affirmant, mais je lui pardonne), mais ça bouge (lentement chez les profs de français, avouons-le, mais c’est parce que les vrais héros sont ceux qui disent « chuuuut » au CDI) et ça irait plus vite si seulement la litté jeunesse faisait partie de notre formation (de lettré et de prof) un peu plus tôt ! Mais finalement on fait assez peu appel à nous (et quand je vois les jours et horaires choisis pour certains comités de lecture, je crois que le but est que je ne vienne pas. BREF)
    Bref, je m’égare et parle de prof encore.

    Je me souviens de tes petits schémas, tes petits cercles qui se croisaient en des livres. J’avais trouvé le concept super intéressant et pas tant basé sur le classement. Ton goût personnel ressortait (et tu l’as dit, il faut le garder), mais ça m’avait vraiment parlé !
    J’aime bien aussi tes « classements » thématiques : ceux qui font soupirer par le coeur, c’est qui font tomber la mâchoire à force de rire, tout ça tout ça…

    En tout cas, vive le changement. Du moment que tu continues à poster va.
    Coeur sur toi bis (wordpress s’oppose à moi, ça fait beaucoup de complot en un soir !)

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  2. C’est une réflexion très intéressante et je suis plutôt d’accord pour dire qu’on ne peut pas être objectif avec les choses qu’on aime donc ce n’est pas vraiment ce que je recherche chez un critique ou pour un prix. Pour les critiques j’essaie de suivre les recommandations de gens qui aiment le même genre de bouquins que moi et pour les prix ça me permet surtout de mettre en lumière des oeuvres mais le classement final n’est pas ce qui me motive le plus à la découverte. Et puis souvent j’achète un livre parce que j’aime sa couverture ^^ (mon article préféré de tous les temps de ce blog par ailleurs).
    Bref moi du moment que tu continues à écrire (j’ai eu peur) ça me va ! Et ça risque + de continuer si tu es alignée avec tes valeurs donc vive les listes de recommandations de très bons romans !

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  3. Pingback: Bordeterre de Julia Thévenot | La tête en claire

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