Shikanoko, t. 1. L’Enfant du Cerf, de Lian Hearn (2017)

Article par Sheepy, nouvelle venue sur Allez Vous Faire Lire !

Un préquel du Clan des Otori : vous en rêviez ? Lian Hearn l’a fait !

Le préquel s’ouvre sur les (més)aventures d’un tout nouveau personnage, Shikanoko. Pour qui n’a pas lu les Otori, c’est parfaitement accessible.

Laissé pour mort, Shikanoko va se réfugier chez un sorcier qui lui fabrique un masque contenant tous les pouvoirs de la forêt. Engagé par un seigneur de la guerre, il va alors se retrouver au centre des luttes de pouvoir pour l’accession au Trône du Lotus. Seigneurs de la guerre, sorciers, jeunes gens en quête d’identité et esprits tirés du folklore japonais s’entremêlent dans cette course pour le pouvoir.

Un début difficile mais une suite prometteuse.

Plutôt mitigée dans les premières pages, voire carrément déçue (cf. plus bas), j’ai pourtant poursuivi ma lecture et… j’ai bien fait ! J’ai retrouvé ce que j’aimais dans la saga de Lian Hearn.

LES PLUS :

  • #1. Le style délicieux

Ce que j’ai le plus aimé et qui m’avait déjà fait fondre le cœur dans Les Neiges de l’exil (Otori, t. 2) c’est la langue poétique de l’auteur et les longues descriptions de la nature. Une partie de l’intrigue se déroule durant la saison froide, que je juge particulièrement propice aux évocations de paysages, avec la forêt tapissée de feuilles aux tons automnaux et les lacs gelés.

Ces descriptions me donnent envie d’aller sous la couette en pyjama moumoute avec un bon chocolat chaud ce qui est un plus non négligeable !

  • #2. Une intrigue politique passionnante

Le fil conducteur de l’intrigue est la lutte pour le Trône du Lotus. On retrouve dans Shikanoko tous les ingrédients (querelles de familles meurtrières, magie, amours et faux-semblants…) qui ont fait le succès des Otori. Toutefois l’intrigue semble beaucoup moins complexe (moins de page que dans les Otori)… ce qui n’est pas pour me déplaire parce qu’il y a déjà assez de personnages comme ça.

L’intrigue permet également de bien comprendre la façon dont fonctionnaient les relations de pouvoirs entre samouraïs, seigneurs, suzerains et empereur. Ces personnages sont nombreux, laissant la place à toutes les combinaisons possibles de traîtrises et de retournements d’alliances sur 4 tomes. Bref, si vous aimez les histoires de clans, d’héritages et de trahisons vous allez être servis !

  • #3. Des personnages féminins forts

Le rôle des femmes : nous sommes dans un Japon mythique et féodal, autant dire que normalement, les femmes sont souvent des êtres délicats et soumis aux hommes. Mais pas ici ! Plusieurs personnages féminins jouent un grand rôle dans le roman et elles ont aussi des caractéristiques traditionnellement « masculines », ici : désir, rouerie, pouvoirs et maniement des armes. Bien sûr, elles restent dans une société d’hommes et dans ce cadre, elles n’ont pas une pleine liberté. La caractérisation est donc assez bien pensée.

  • #4. Des personnages à suivre de près

Plusieurs personnages me semblent particulièrement intéressants parce qu’ils sont le contrepied de ce que l’on peut attendre d’eux. Je pense notamment à Akihime alias la Princesse de l’Automne, à dame Tora et à Yukikuni no Takaakira, seigneur du Pays des Neiges. J’espère qu’on en découvrira plus sur eux dans le deuxième tome…

LES MOINS

  • #1. On est assommé d’informations

Il y a beaucoup trop de personnages ! Et retenir les noms (japonais en plus) de tous ces protagonistes n’est pas à la portée de ma mémoire de poisson rouge. Pour ne rien simplifier, ils ont tous une double ou triple identité. MERCI, L’ENFER. D’entrée on commence le roman par une liste de 91 personnages, chevaux, armes, esprits, etc. Heureusement qu’on ne les rencontre pas tous dans ce premier tome sinon mon pauvre cerveau aurait explosé !

Ce qui m’amène à ma vraie critique à cet égard : très mauvaise gestion de l’information.

Le lecteur est assommé de noms et d’éléments qui ne sont pas pertinents au déroulement du récit. On nous contextualise la filiation de la moindre babysitter d’arrière-plan à toutes les pages : stop, non, pitié, on s’en fout.

  • #2. Un sexisme un rien irritant et comme toujours inutile

Il y a un sexisme ambiant trop présent à mon goût. On a pas mal d’évocations d’actes sexuels et du désir, ce qui n’est pas dérangeant en soit : le problème c’est que ces scènes ne renvoient pas une image très flatteuse de l’homme : presque tous ceux du livre donnent l’impression qu’ils sont incapables de contrôler leur désir (pour des femmes, jeunes filles ou petit garçon) ! Même pour préserver leur domaine, vie et dignité. Ici, tous les hommes sont des bêtes obsédées qui vont vous violer. J’ai trouvé cet aspect du livre vraiment déplaisant.

Car, si on y réfléchit : un personnage vil, parfaitement vil, cela peut se révéler terriblement jouissif : un vrai bon méchant, on adore ça ! Mettez-nous des brutasses, des crados, des violeurs d’enfants et des égorgeurs de chats, oui !

Mais pas gratuitement : cela doit être réfléchi, participer de l’incarnation d’un personnage ou de la construction d’une intrigue. Le MAL devient alors puissant, utile, VITAL au récit. Et on peut le déployer de façon riche. Par exemple, la domination physique, le machisme ordinaire ou l’obsession sexuelle sont trois éléments de caractérisation différents.

Or, ici, ça manque de réflexion, et donc de nuance. Si toute la palette des personnages fait preuve du même sexisme fatigant, c’est bien qu’il ne s’agit pas d’un élément de caractérisation, mais d’un truc latent, involontaire, qui a bavé de la plume de l’auteur.

Et nous, on n’aime pas quand ça bave.

Même si toi on t’aime bien, Médor.

3) Une entrée en matière maladroite

Le livre commence de façon étrange et j’ai eu du mal à accrocher : trop de personnages d’un coup, aucun point de vue fixe pour nous repérer, un personnage principal qui n’engage pas à poursuivre le récit car on n’a pas l’impression de suivre son histoire, trop lente, et, last but not least, une incursion dans l’imaginaire nippon un peu brutale.

En effet la magie arrive assez vite et le folklore japonais, notamment quelques esprits et créatures, ne se lie pas très bien avec l’intrigue. Alors que dans Le Clan des Otori, les pouvoirs de la Tribu semblaient plutôt naturels, ici j’ai l’impression de lire deux genres différents qui ne s’accordent pas harmonieusement dans un tout cohérent.

Le célèbre problème de l’ornithorynque.

4) Un protagoniste insaisissable…

Le personnage éponyme, Shikanoko, ne m’a ni plu, ni déplu. C’est un personnage ambigu, qui a autant d’aspects lumineux que sombres. Même si l’auteur nous livre parfois ses pensées, je le trouve inaccessible ; la narration conserve une distance qui ne fonctionne pas pour moi. Aussi je n’ai ressenti presque aucune émotion par rapport à ce personnage.

Enfin si… sans vous spoiler, je l’ai détesté lorsqu’il accomplit ce qui est pour moi l’acte le plus vil du livre.

Et enfin je ne le trouve pour l’instant pas essentiel au niveau de l’intrigue principale, alors qu’il est personnage éponyme… CHERCHEZ L’ERREUR !

Pourquoi tenter aussi le deuxième tome ?

Malgré les points noirs que j’ai évoqué, le roman à de grandes qualités et je ne l’ai pas lâché avant de l’avoir terminé. Mais pourquoi continuer ?

  1. La langue de Lian Hearn et l’intrigue du récit nous plongent immédiatement dans l’ambiance particulière du Japon des samouraïs, si envoûtante.
  2. La magie de cet univers, qu’on ne retrouve nulle part ailleurs : par exemple lorsque Shikanoko met le masque et qu’il devient le cerf, on est transporté et on « respire » la forêt avec lui !
  3. Dans la liste des personnages, on nous parle d’un maître Kikuta et du sabre Jato : pour les fans du Clan des Otori il s’agit de découvrir les origines de la Tribu et l’histoire du fameux sabre des Otori. Ces deux personnages n’apparaissant pas dans le tome 1, ils apparaîtront forcément dans la suite.
  4. Enfin, les couvertures sont magnifiques et les quatre tomes réunis forment sur leur dos une vague à la Hokusai. (Bon ok, ça c’est purement esthétique mais je tenais à le souligner !)

EN CONCLUSION

Un retour dans le Japon féodal qui souffre de la comparaison avec les Otori mais qui entraîne tout de même le lecteur dans une intrigue politique et magique prenante.

Bonne lecture !

Sheepy

Shikanoko, t. 1. L’Enfant du Cerf, de Lian Hearn (2017, Gallimard Jeunesse)

*
Le mot de Lupiot :

C’était la première chronique de Sheepy sur Allez Vous Faire Lire, et si vous avez le temps et l’envie de lui jeter des confettis virtuels, ce serait super bath, parce que :

  1. Lorsqu’elle m’a proposé une chronique sur Shikanoko, je l’ai prévenue que le Clan Otori and Co m’inspirait plutôt de la détestation, que j’en avais lu deux (dont un bout du préquel Shikanoko) et serais donc impitoyable dans ma relecture, et elle a courageusement retroussé ses manches, relevé le menton, et dit « OK ! Challenge accepted. »
  2. Son article est, je trouve, super canon. Triple A, surtout pour une première fois !

 

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15 réflexions sur “Shikanoko, t. 1. L’Enfant du Cerf, de Lian Hearn (2017)

  1. Je n’ai encore rien lu de l’auteur (pourtant je les ai dans ma PAL). Pour le sexisme, ça s’explique peut-être par le fait que dans la société japonaise, les hommes sont réputés pour considérer la femme comme un objet (ça va très loin). Peut-être a-t-il voulu dénoncer ça? Ne l’ayant pas lu je ne saurais le dire avec certitude.

    Par contre, même si je suis habituée aux noms japonais, je pense que je vais galérer s’il y a autant de nom. À voir.

    En tout cas, bravo pour une première chronique. Elle est claire et très bien écrite.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour le commentaire !
      On voit bien dans le livre que la femme est vue comme un objet (on le perçoit très bien surtout dans l’une des intrigues secondaires) mais là c’est l’homme juste « bestial » qui ressort à plusieurs reprises et c’est cela qui m’a déplu.

      J'aime

  2. *confettis*
    Bienvenue dans l’équipe, Sheppy!
    Bon, moi je suis une grande amatrice du Clan des Otoris : Parce que moi j’adore les livres où y’a plein de personnes, où l’intrigue est bien compliquée et les descriptions archi longues. Je suis servie avec Lian Hearn. Du coup, je suis ravie de découvrir qu’il existe un Spin-off!
    Et je suis d’autant plus intéressée parce que du coup, je vais pouvoir comparer à ta chronique. J’ai hâte! ❤ (Même si c'est pas pour tout de suite puisque j'ai 30 autres bouquins à lire avant ^^)

    Aimé par 2 people

    • Merci ! Je suis ravie de faire partie de l’équipe !
      J’ai eu un coup de coeur pour les Otori dès que je les ai commencés. Alors quand j’ai appris l’existence du préquel ça a été dur d’attendre.
      Je connais les longues Pal, toujours dur de choisir quels livres lire en premier 😉

      J'aime

  3. Une super chronique, pleine de détails et d’analyses pertinentes, ca donne envie ! Même si, bon, je sens que le mois d’octobre s’annonce aussi fils de sa mère que celui de septembre … J’espère avoir le temps de lire tout ca un jour !
    En tout cas bienvenue et chapeau pour cette première chronique ! 😊

    Aimé par 1 personne

    • Merci ! Je suis très heureuse d’intégrer l’équipe !
      J’ai hâte de lire la suite de Shikanoko mais je patiente : manque de temps aussi (tous ces livres à lire dans une vie !) + pas envie de les dévorer trop vite !

      J'aime

  4. Bravo pour cette première chronique très intéressante ! J’ai plutôt hâte de découvrir cette nouvelle série, même si ce n’est pas pour tout de suite vu que je veux relire Le Clan des Otori – dont je n’ai qu’un très très vague souvenir – avant. Si j’avais déjà vu les accumulations flippantes de noms propres en feuilletant le bouquin, ce qui me permet de m’y préparer, le problème du sexisme me fait un peu grincer des dents d’avance… à voir si ce sera rédhibitoire.

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ton com !
      J’ai mis 5 ans à lire les Otori tellement j’aimais et je voulais faire traîner ! Mais j’aimerais aussi les relire (on oublie beaucoup, il faut dire que c’est très dense !). Heureusement qu’il y a toujours une liste de noms au début sinon au secours !
      Pour le sexisme, au début je me suis dit « oui bon un personnage comme ça c’est normal » mais en fait c’est caractéristique de plusieurs et c’est là que ça m’a énervée…

      Aimé par 1 personne

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