Comment j’ai écrit un roman sans m’en rendre compte, d’Annet Huizing (2014)

Voici l’histoire d’une ado qui, à travers l’écriture, part à la recherche de son identité. Plus qu’une histoire de vie, c’est une douce poésie que je tiens entre les mains.

comment j'ai écrit un roman s'en m'en rendre compteKatinka a treize ans. Elle aime l’athlétisme et vit avec son père et son petit frère à Hilversum, aux Pays-Bas. Ah, et Katinka rêve de devenir écrivain, comme sa voisine, Lidwine. Pour s’habituer à écrire, cette dernière lui conseille de commencer par raconter sa vie, comme dans un journal intime. Et ça tombe plutôt bien, car Katinka a besoin de se confier à quelqu’un depuis que la belle Dirkje est entrée dans sa vie de famille. Ce chamboulement va la mener à une flopée de questionnements et de doutes. Treize ans, c’est pas facile quand on n’a plus de maman.

J’ai trouvé ce roman fascinant et intelligent. D’une part, les personnages sont si bien incarnés qu’on penserait les croiser à chaque coin de rue IRL. Leurs relations sont simples et authentiques, de sorte que l’émotion nous submerge comme si on faisait nous-même partie de la famille.

D’autre part, il s’agit d’un fabuleux « roman dans le roman » grâce au jeu des passages intercalés en gras (Katinka raconte) et en maigre (Katinka écrit).

Le principe du récit enchâssé, très utilisé comme prétexte à la fiction*, est le plus souvent là pour consolider la vraisemblance : un bonhomme au début du récit commence à raconter une autre histoire (l’histoire principale) à laquelle le lecteur est invité à croire car il a un premier témoin.Cela fonctionne évidemment particulièrement bien avec les personnages d’écrivains** et je dois avouer que j’aime beaucoup ce principe pour tous les engrenages qu’il met en place : polyphonie dans le discours, plusieurs niveaux de sens, points de vue multiples… Un bel enrichissement pour une histoire qui n’est jamais « aussi simple ».***

it's been 84 years titanic

Comme en temps réel, le lecteur assiste donc à la création du roman que Katinka écrit « sans s’en rendre compte » en suivant les conseils de Lidwine et se trouve simultanément témoin de la détresse intime et très personnelle de Katinka, qui s’en libèrera par l’écriture.

Ainsi, l’auteure joue sur le fait que son héroïne n’écrive dans un premier temps « que » son journal intime : elle n’a donc pas besoin de présenter les autres personnages. On les découvre grâce au principe du « show, don’t tell » (« montre, ne dit pas », en anglais dans le texte), conseil de Lidwine qui nous est rappelé à plusieurs reprises et que Katinka applique avec brio. Belle mise en abîme, l’auteure appliquant un conseil de son propre personnage.

dw all stories in the end

Tous les autres conseils donnés par Lidwine sont autant d’hommages à l’amour de l’écriture et à l’acceptation de soi. C’est ce que Katinka va apprendre à faire, aussi inconsciemment qu’elle est en train d’écrire un roman. Elle-même à la recherche de qui était sa mère, elle invite le lecteur à s’interroger sur les personnages, et c’est pourquoi il est très difficile de poser le livre (peut-on vraiment dire qu’il s’agisse d’un point négatif ?) avant de savoir ce qu’il va advenir de Dirkje, ou d’en découvrir un peu plus sur Lidwine, véritable mentor à la parole d’or pour Katinka****.

Par soucis d’objectivité, j’ai cherché quelques petites réserves à émettre dans cette chronique…

butitshard

« Mais c’est duuuuur »

(vous l’aurez compris, j’ai adoré ce roman)

Donc (mais vraiment parce qu’il le faut) :

  1. certains lecteurs pourraient être frustrés de ne pas en savoir davantage sur des personnages, pourtant importants, mais dont on ne fait qu’effleurer la personnalité ;
  2. la couverture est vraiment réussie visuellement mais qu’elle ne reflète pas l’ambiance générale de l’histoire : ces petits smileys, ainsi que le résumé de 4e de couverture d’ailleurs, m’évoquaient davantage Internet et les échanges de messages entre jeunes, quelque chose en rapport avec l’amitié à l’adolescence ou les premières amours – ce qui n’est pas du tout un sujet traité ici puisque la thématique tourne plutôt autour de la famille, du deuil et de la construction de soi.

comment j'ai écrit un roman s'en m'en rendre compte

Je conclurai par une pensée qui m’a traversé l’esprit au moment de fermer le livre : chapeau à la traductrice, Myriam Bouzid ! C’est une douce lecture, les mots glissent les uns après les autres avec harmonie et sens. Comme si cela avait été écrit dans un langage universel (peut-être parce que son thème est l’amour du langage, tout simplement).

Bonne lecture,

Bloup

Bloup tortue chroniqueur Allez Vous Faire Lire

Comment j’ai écrit un roman sans m’en rendre compte, d’Annet Huizing, V.O. 2014, traduit du néerlandais par Myriam Bouzid, chez Syros, 2016, 185 pages


* boccace décameron folio gallimard allez vous faire lire[Lupiot] Le récit-cadre comme « introduction à la fiction » est quasi une obligation jusqu’à ce que le roman (cette faible œuvre d’imagination qui rendait les jeunes filles malades d’émotion) gagne ses lettres de noblesse (au XIXe-XXe). Du coup, depuis le Décaméron de Boccace (1349) jusqu’à La machine à explorer le temps de H. G. Wells (1895), la littérature est envahie de narrateurs qui, par un hasard tout à fait fortuit, ont une histoire incroyable à raconter (qu’ils l’aient vécue, ouï dire, ou trouvée dans un grenier).

**irving-le-monde-selon-garp [Lupiot] (Format qui fonctionne particulièrement bien avec les personnages d’écrivains) Le must dans le genre étant Le Monde selon Garp, de John Irving.

*** [Lupiot] C’est intéressant cette histoire de richesse : Bloup et moi n’avons pas la même vision de cette astuce de narration, que je trouve plutôt pauvre et classique (même si je peux lui trouver un charme délicieux).

**** [Bloup] La relation de mentor à disciple me rappelle ici celle de Madame Desjardins et Cerise dans Les Carnets de Cerise, où l’héroïne est elle aussi apprentie écrivain.

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2 réflexions sur “Comment j’ai écrit un roman sans m’en rendre compte, d’Annet Huizing (2014)

  1. Bon il m’intriguait pas mal ce roman, il va falloir que j’y jette un oeil (mais je suis en train de finir Le Chaos en marche, enfin !) (oui rien à voir mais je voulais le dire).
    Effectivement les récits cadre, je trouve pas ça original mais j’aime bien, parce que c’est plutôt efficace ! (bon, sauf des fois Maupassant qui en met pour en mettre des fois, franchement !) (oui The Grand Budapest Hotel qui en met BEAUCOUP TROP).
    Je note 🙂

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