Les Fragiles, de Cécile Roumiguière (2016)

Haut les cœurs ! Chronique d’un roman beau et tuant.

les fragiles cecile roumiguiereFC’est l’histoire d’Andrew qui grandit sous nos yeux. Andy devient Drew et, de gringalet, il passe à… gringalet. Drew est un poids plume, son cœur et son corps sont facilement tourmentés par la vie, qui aime bien lui souffler dans les bronches. Il est de ceux qui entrent dans le jeu avec des mauvaises cartes. Son père est un sale con et, depuis le jour où il s’en est rendu compte vers l’âge de 9 ans, ça le mine. Sa mère est paumée, son meilleur ami se fait la malle à l’autre bout du monde, et lui, vers 11 ans, il commence à s’écraser des mégots sur les bras.

Et puis il y a Sky. Tout n’est pas tout rose pour elle non plus, mais elle apporte un souffle bienvenu. Et puis il y a Mamie (qui ne veut pas qu’on l’appelle mamie, elle est trop jeune, penses-tu, elle a eu sa fille à seize ans). Ce n’est pas le génie de la lampe, mais pas loin non plus.

Alors comment en est-on arrivé là ? « Là », c’est presque la scène d’ouverture.  « Là », c’est le Jour J, l’instant T, où du sang coule sur un tapis.

Je n’ai pas adoré ce titre (cf. points négatifs) mais il m’a plu (beaucoup), et je l’ai lu presque d’une traite. C’est un roman plus amer que doux mais, dans le monde en nuances de gris qu’il dépeint, il se démarque par des personnages qui éclatent l’écran.

Les plus :

C’est bien construit. L’histoire se déroule sur deux grands temps parallèles :

  1. Celui du Jour J, le jour du drame/meurtre(?) (justement, tout le mystère est là…). C’est un temps très ramassé, dense, plus chargé en émotion, peut-être.
  2. Celui de la vie de Drew avant ce drame, sous forme de grandes analepses pointillées.

On revient régulièrement au Jour J, puis on nous renvoie en arrière, ce qui suscite notre intérêt de lecteur, nous pousse en avant, pour avoir le fin mot. Habile, Bill.

-Les personnages, donc ! C’est pour moi l’énorme + des Fragiles. Je ne me reconnais dans aucun d’eux, pourtant, je les aime tous. Ils sont écrits avec tendresse, avec humanité, même les plus imbuvables. (Exception : Norbert, prototype de bêtise. Ce qui est vachement triste pour un personnage portant le nom d’un adorable petit dragon.)

norbert le dragon hp

-Les méchants ne sont pas des méchants. Le père, cet antagoniste qui traverse le roman comme il traverse le salon du canapé au frigo pour aller se chercher une bière, ce père, n’est pas méchant. Il est juste habité d’une haine ordinaire. Raciste, un peu violent, sexiste, un peu égocentrique. Ce n’est pas un sectaire type KKK, pas un taré qui bat tous les soirs femme et enfant – non, c’est juste un con. Je ne saurais insister sur l’importance de faire figurer la haine ordinaire dans nos œuvres culturelles. Ici, c’est elle qui brise, qui gâche, qui traumatise. Et ces personnages haineux sont aussi des gens qui aiment et qui doutent ; des gens qui sauveraient un enfant des roues d’un bus, par exemple.

-Le choix de la 3e personne. Quel PLAISIR. Non, je ne suis pas contre le « Je » par principe, mais il devient, en littérature Young-Adult, le mode de narration par défaut, et n’est que rarement un choix réfléchi. et ça fait chier tristitude oldelafIci, la 3e personne permet d’esquiver l’écueil du « Vous êtes dans ma tête mais vous ne savez pas que… » (Pb que j’évoquais dans ma critique des Hunger Games) Elle nous permet aussi de nous rapprocher du père en le mettant au même niveau d’importance que le fils ; cela nous invite à questionner son identité, sa personnalité.

Les moins :

-C’est pas gai-gai. C’est franchement pas gai-gai. Heureusement que je l’ai lu d’une traite, ce roman, je sais d’expérience que laisser traîner ce genre d’ambiance, mêlée d’espoirs fanés et de regrets amers m’aurait pesé. Pourtant, c’est contrebalancé par ces personnages qui essaient de bien faire. Pour certains lecteurs, c’est ça qui restera. Pour moi, c’est plutôt le gâchis monumental de leurs petits cœurs de beurre écrabouillés — mais je me projette.

-C’est un peu dommage que les problèmes de Drew ne soient pas plus tangibles au fil du roman. S’ils l’étaient davantage, la situation finale ne semblerait pas aussi dure. Mais c’est aussi le propos : ben oui, on ne prête attention aux signes qu’une fois qu’on les a identifiés comme tels.

-Les passages dans la tête de Drew m’ont semblé forcéss. Ils tranchent énormément avec le reste du roman (par un point de vue interne à la première personne du singulier + l’expression d’émotion imagée et décousue sous le coup du stress + leur brièveté). Le contraste nous fait vraiment sortir de l’histoire et en redevenir spectateurs. Ce n’est pas mauvais en soi, surtout que ces scènes-là portent toutes sur l’instant meurtrier, mais quand même un peu balo vu leur charge émotionnelle ! Il aurait fallu soit les allonger, pour nous laisser le temps de nous imprégner de cette narration, soit les repasser à la 3e personne, peut-être.

À quoi ça m’a fait penser ? À un mélange de ces deux romans :

Si ces titres vous ont plu, vous devriez trouver votre compte dans Les Fragiles, un roman qui fait dans le social plutôt dur, sans s’enrouler dans une cape humoristique, sans non plus se suspendre par les deux bras à la branche « Romance », à laquelle il cueille néanmoins quelques fruits. Les Fragiles, c’est l’histoire d’un garçon tout abîmé et de ses proches tout abîmés eux aussi.

C’est une belle histoire. Le genre d’histoire qui rend un peu meilleur (même si elle rend un peu triste).

Bonne lecture,

Lupiot

Lupiot

Les Fragiles, de Cécile Roumiguière, chez Sarbacane, 2016, 196 pages

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7 réflexions sur “Les Fragiles, de Cécile Roumiguière (2016)

  1. Wow, tu donnes envie. C’pas le genre de livre qu’on peut lire n’importe quand cependant, je me trompe ? Enfin, j’sais pas, quand c’est pas « gai-gai », j’me dis qu’il vaut mieux être dans le bon état d’esprit pour.

    Aimé par 1 personne

    • La lecture n’est pas plombante, au contraire, malgré un certaine amertume des personnages, c’est très agréable à lire ; c’est plutôt la fin qui reste un chouïa sur l’estomac, parce qu’elle n’est pas conventionnelle, parce qu’elle n’est pas gaie, parce qu’elle ne résoud pas les problèmes, parce qu’elle est cruelle comme la vie. Donc : à lire n’importe quand ! Mais si tu es sensible à l’ambiance que je décris, garde-toi la fin pour un moment posé tranquillou chez toi un dimanche après-midi, tu auras sans doute besoin d’une boisson chaude et de bras/chats réconfortants.

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  2. Hé bah, quelle entrée en matière pour cette critique ! En quelques mots, tu m’as bien plus donné envie de découvrir ce roman (qui n’a pas l’air gai-gai en effet comme tu le dis si bien) que le résumé que l’éditeur en a fait.
    Je me laisserai peut-être tenter du coup !

    Aimé par 1 personne

  3. Ah il me faisait envie quand il est arrivé mais voilà, j’avais un peu peur que ca plombe un peu le moral.
    Je le garde sous le coude et je retourne hiberner dans les grands espaces (en attendant du changement sur le blog!)

    Aimé par 1 personne

      • Haha non, pas du tout 😀 Tu planes aussi haut que l’aigle sur la Plaine américaine.
        Non, je suis juste Marie, libraire à Pessac de mon état. Je suis libraire jeunesse principalement, mais jamais je ne pourrais renoncer à mes premiers amours, le polar et les grands espaces (Gallmeister mon amour). C’est pour ça que tu trouves autant de jeunesse que de litté sur le blog :p
        Ah c’est pour bientôt ! Du boulot, mais du bon ! Il reste encore pas mal de détails à régler mais ca devrait pas tarder.

        Mystère, mystère 🙂

        Aimé par 1 personne

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