Entretien avec Mathieu Robin

L’écrivain et scénariste Mathieu Robin a très généreusement accepté de participer à un événement de taille : la première interview d’auteur d’Allez Vous Faire Lire ! Il est donc le héros de ce jour — et, en plus, ses réponses sont très intéressantes, que vous ayez lu ses romans ou que vous vous intéressiez au métier d’écrivain…

bannière entretien mathieu robin allez vous faire lire Lupiot

Mathieu Robin vit à Montpellier et travaille pour le cinéma et la télévision en tant que scénariste et réalisateur. Après avoir un temps esquivé la littérature pour cause de dysorthographie, il y revient finalement, poussé par sa passion des histoires. À ce jour, il a écrit deux romans, publiés chez Actes Sud Junior : Pensée assise, en 2005, et Ses griffes et ses crocs, paru au printemps dernier (2015). Les deux pieds dans le bain du cinéma, les deux mains sur son clavier d’écrivain, et un œil sur les États-Unis, Mathieu Robin bouillonne de projets… ce qui ne l’empêche pas de venir partager son expérience avec ses fans. Alors, place aux questions !

question pensée assise

(Pour lire ma chronique de Pensée assisec’est par ici !)

Lupiot Allez Vous Faire LireLupiot : Pensée assise, votre premier roman, raconte à la première personne l’histoire de Théo, un jeune rageux qui ne vit pas très bien le fait d’être vissé en position assise depuis un accident. Il tombe amoureux d’une jolie russe, et n’a de cesse, dès lors, de trouver un moyen de l’embrasser à hauteur d’homme.
Cette lecture était une expérience de manipulation psychologique dont je ne savais pas que j’étais le sujet. Dans le genre narrateur non-fiable, Théo se pose là ! Vous avez choisi un angle d’attaque habile, qui pousse le lecteur à se demander pourquoi il s’accommoderait du sale caractère de Théo et, dans le même temps, l’invite à se pencher sur un aspect de « l’acceptation du handicap » souvent éludé : celui de la colère du handicapé. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce choix de narration (vil manipulateur) ?

Mathieu Robin : Et bien c’était une expérience de manipulation psychologique dont je ne savais pas que j’étais l’auteur ! Pour être tout à fait honnête, je ne l’avais pas prémédité comme cela. À l’origine Pensée assise était un court-métrage dont j’étais le scénariste et réalisateur. Quand on m’a proposé de l’adapter en roman je n’avais pas confiance en mon écriture littéraire. Alors je me suis tout naturellement mis à écrire une « voix off », en quelque sorte, comme je savais le faire pour le cinéma. Seulement, en écrivant à la première personne j’ai eu envie de développer la pensée de mon personnage de la façon la plus sincère et franche possible. Lui faire dire ce qu’il ressentait vraiment, sans politiquement correct. Et en l’occurrence lui faire exprimer sa rancœur, puisque l’histoire se déroule à un moment où il n’arrive pas à s’accepter tel qu’il est, qu’il ne s’aime pas. En lui attribuant un humour cynique et mordant j’espérais le rendre attachant, mais je sais que l’expérience ne marche pas sur tous les lecteurs. Certains sont vite agacés par ce personnage en colère, mais j’assume l’expérience.
Je suis donc un piètre manipulateur, car mettre le lecteur à la place d’une personne handicapée je ne l’avais pas du tout réfléchi, mais je l’ai fait instinctivement, un peu comme on peint une peinture naïve. Je suis un romancier naïf en fait, en tout cas pour ce roman…

question ses grisses et ses crocs

(Pour lire ma chronique de Ses griffes et ses crocs, c’est par ici !)

L. : Ses griffes et ses crocs se nourrit de références allant de la légende amérindienne au film catastrophe et ne pouvait que se passer aux États-Unis. Votre imaginaire est-il d’inspiration américaine ? Vous êtes-vous posé la question, lorsque Marcus et ses tocs ont pris naissance, de savoir si vous deviez raconter son histoire en France ?

M. R. : Pour ce livre, mon imaginaire est en effet totalement d’inspiration américaine. En fait, j’ai toujours été fasciné par les Indiens d’Amérique, sans doute parce que dans la campagne bourbonnaise dont je suis originaire, l’aventure était rarement au bout du chemin (faire fuir une horde de moutons suscite un sentiment de puissance relatif, surtout si on aime lire des romans de trappeurs où le héros affronte des grizzlis à mains nues…).
Dans ce roman où il était question d’événements inexplicables se déroulant loin des repères de la civilisation, les grands parcs nationaux américains se sont tout de suite imposés à moi. Leurs forêts insondables et hostiles, habitées par les légendes indiennes, étaient un décor parfait pour raconter cette histoire. L’idée de la situer en France ne m’a donc pas effleuré un seul instant. D’autres régions du monde auraient pu accueillir une telle intrigue, mais si j’ai choisi les USA dans les années 80, c’était également pour vivre par procuration une aventure comme je rêvais de les vivre à l’âge de Marcus. Une de ces aventures que savait si bien raconter Spielberg dans ses films de ces années-là, où certains personnages enfants se retrouvent dans des situations extraordinaires et périlleuses (tel que dans E.-T. ou dans L’empire du soleil par exemple).

questions transversales

L. : Dans Pensée assise, nous sommes légèrement manipulés par un narrateur non-fiable. Dans Ses griffes et ses crocs, le narrateur, sans jamais nous mentir, nous entraîne dans une aventure où nous sommes manœuvrés d’un bout à l’autre, par tout un monde de suggestions. Le récit trompeur (ou « à chute ») est-il votre forme de prédilection ?

M. R. : À la différence de Pensée assise, j’ai écrit Ses griffes et ses crocs en réfléchissant beaucoup à la parabole que je souhaitais raconter. La manipulation et le jeu avec les émotions du spectateur étaient cette fois parfaitement réfléchis et anticipés. Je me suis alors transformé en « vil manipulateur » ! (rire diabolique) Je voulais perdre le lecteur, le mettre face à ses peurs les plus primaires. En fait, je voulais que ce livre soit une expérience émotionnelle. Je ne cherche pas spécialement à écrire des histoires à twists. Si retournement de situation il y a, il faut qu’il ait un sens et que ce ne soit pas juste pour surprendre le lecteur. Dans ce livre, si les perspectives sont totalement bouleversées à la fin c’est pour faire réfléchir le lecteur, pour qu’il remette en questions ses propres peurs, se pose des questions sur son cheminement personnel, son lien à sa famille, son degré d’aliénation vis à vis de l’autorité parentale. Ses griffes et ses crocs est tout autant une aventure fantastique qu’il est un récit initiatique.

L. : Ses griffes et ses crocs m’a beaucoup fait penser, à la lecture, à ces films d’aventure américains, dramas familiaux où une bande de gamins laissés à eux-mêmes doit se débrouiller d’un danger imminent, tant dans sa construction que dans son rythme et sa caractérisation. Pensée assise, quant à lui, avait un côté « voix off » posée sur des scènes quotidiennes. Or, vous n’êtes pas seulement écrivain, mais aussi scénariste. Est-ce la télé qui a construit votre culture de la narration (comme pour un Tonino Benacquista) ?

M. R. : Mon écriture pour le cinéma m’influence certainement beaucoup. Mon texte est descriptif et on m’a souvent dit que c’était très cinématographique. Sans doute car je suis très vigilant au rythme, à la façon de distiller les informations qui vont accrocher le lecteur, lui donner envie de connaître la suite et qui sont des méthodes de narration typique du cinéma et de la série. 

L. : Dans Pensée assise, vous faites une orgie de points d’exclamation, et dans Ses griffes et ses crocs, vous êtes plus frugal. Était-ce un choix allant de pair avec la caractérisation moqueuse de votre narrateur ?

M. R. : Dans Pensée assise ces « armées » de points d’exclamation tiennent en effet à Théo et ses sautes d’humeur. Dans Ses griffes et ses crocs, il n’y en a plus autant, mais à y réfléchir en fait, je les ai remplacés par des « nuées » de points d’interrogation. Car on ne sait pas ce qui se passe et que Marcus ne cesse de se poser des questions… C’est peut-être — une fois de plus — assez naïf comme procédé d’être aussi insistant sur la ponctuation, mais cela tient au fait que je cherche toujours à ce que le lecteur soit totalement à la place de mes personnages. Je veux son empathie à tout prix !!!!!!! C’est mal ????????

questions écrivain

L. : Écrivain ou scénariste, vous aimez raconter des histoires. Comment cela a-t-il commencé ? Quel est le mythe des origines de votre persona d’auteur ?

M. R. : J’ai toujours aimé raconter des histoires. Il faut dire que j’ai été à bonne école. Ma grand-mère savait inventer des histoires et nous les racontait mieux que personne et mon père instituteur aimait écrire. Il me faisait retravailler et améliorer toutes mes rédactions. Au collège, pour des raisons psychologiques sans doute « œdipiennes » que je n’exposerai pas ici, j’ai fini par faire un rejet total de l’écriture. Comme je dessinais pas trop mal, j’ai voulu devenir auteur de BD. Puis au lycée, j’ai découvert le cinéma en classe audiovisuel et j’ai adoré le fait de travailler en équipe. Je suis donc devenu réalisateur. Puis après des années à réaliser des court-métrages, puis écrire des longs pour lesquels je ne trouvais pas les financements, je suis revenu à la liberté extraordinaire qu’offre l’écriture littéraire : à savoir raconter une histoire sans jamais être limité par aucune question d’argent…

L. : Comment percevez-vous l’évolution de votre style ? (La question à 1000€ !) Plus précisément : avez-vous vécu des moments de révélation qui vous ont fait faire des 180° ?

M. R. : Je n’ai pas eu de révélation spectaculaire, mais l’expérience d’écriture m’a permis de me trouver. Disons que j’ai appris ce que j’étais capable d’écrire et de ne pas écrire. Je suis un conteur d’histoire, un romancier, je ne suis pas un écrivain. Je veux dire par là : je suis bien incapable d’écrire un livre sur de simples ressentis, faire tout un chapitre sur une mouche en train de se noyer dans ma soupe en sachant l’intellectualiser avec des phrases poétiques de dix lignes et un vocabulaire choisi dans le dictionnaire ; ce n’est pas mon truc. Quand j’ai pris conscience de cela, j’ai cessé d’essayer d’écrire de façon alambiquée, car c’était laborieux et je n’en avais tout simplement pas le talent. Si j’ai un talent quelconque dans l’écriture, c’est peut-être de savoir tenir en haleine le lecteur, lui donner envie de comprendre mes personnages et de les suivre jusqu’à la dernière page (enfin, c’est ce que je souhaite).

L. : Avez-vous en tête les écrivains qui vous ont le plus influencé ? D’autres sources ?

Stefan ZweigM. R. : Oh que oui ! Même si je ne leur arrive pas au petit orteil : Stefan Zweig pour sa compréhension de la psychologie humaine et cette façon de vous emporter dans le récit avec empathie et sans fioriture. Romain Gary pour son humour et stephen king françois séchetson intelligence absolue qui le fait prendre de la hauteur sur le monde sans jamais se montrer supérieur. John Irving et Stephen King pour leurs imaginaires, la finesse de leurs personnages et leurs talents de conteurs.

Et, très récemment, Steve Tesich pour son livre Price qui continue à me hanter des mois après l’avoir lu, tout comme L’homme qui plantait des arbres de Giono demeure mon livre de chevet des années après l’avoir découvert.

price steve tesich

L. : Combien de brouillons brûlez-vous en moyenne avant de vous estimer satisfait ?

M. R. : Difficile à dire, car je ne cesse de me relire, et réécris tous les jours les paragraphes de la veille pour tenter de les améliorer encore. Des strates et des strates qui me font avancer lentement jusqu’à une première version que je vais faire lire à trois personnes (en plus de mon éditeur), histoire d’avoir un recul que je n’ai plus. En fonction des remarques qui reviennent plusieurs fois, je retravaille une nouvelle version. En l’occurrence, j’ai viré 20 pages au début de Ses griffes et ses crocs pour une question de rythme (j’ai résumé certaines idées et enlevé des passages entiers). Le boulot de scénariste a eu le mérite de m’apprendre à mettre de côté mon ego pour améliorer « l’objet » au plus vite. Je suis devenu un bourreau, sans état d’âme pour mon texte, avec juste un petit pincement au cœur quand je le guillotine.
Je procède de la même façon pour la deuxième version avec d’autres lecteurs qui me donnent leur avis.
Je procède ainsi car je n’ai aucune confiance dans ma plume, étant gravement « dysorthographié » (ça ne fait pas mal, mais ça rend l’écriture plus compliquée) : parfois je peux écrire des phrases incompréhensibles, soit parce que j’ai confondu un mot avec un autre qui lui ressemblait, soit parce qu’elle n’est pas correcte du tout (alors qu’à mon oreille, elle sonnait bien…)
.
La troisième version que je rends à mon éditeur est celle qui passera les corrections d’orthographes (un grand merci aux correcteurs pour leur patience…), mais je n’en suis pas satisfait pour autant, jamais. C’est juste qu’il faut s’arrêter à un moment et accepter les défauts du livre (comme on doit accepter d’être imparfait soi-même), sinon on ne cesserait jamais de le réécrire jusqu’à ce que mort s’ensuive…

L. : Avez-vous des habitudes sur lesquelles repose write drunk edit sober poster ernest hemingway
votre travail d’écrivain ?
Une hygiène de vie, bonne ou mauvaise ? (Hemingway disait : « Write drunk. Edit sober. » Personnellement, après avoir essayé, je suis arrivée à la conclusion que la littérature jeunesse ne se prête pas très bien à l’écriture bourrée.)

M. R. : Avoir un bon psy ! Car l’écriture peut rendre fou. Et à côté de ça, ne pas être trop mental, donc faire du sport histoire de se défouler. Donc oui, il vaut mieux avoir une bonne hygiène de vie si on veut être un auteur heureux, car c’est un métier difficile. Les moments sans inspiration ou de blocage sont très durs ! Il faut s’aérer l’esprit et accepter ses faiblesses, accepter de ne pas y arriver tout de suite et de s’y reprendre à plein de fois avant de fabriquer un radeau qui flotte. Puis prendre le temps d’apprendre à diriger ce rafiot pour qu’il vous mène là où vous voulez, et pourquoi pas jusqu’en Amérique ? Mais pour ça il faudra être souple sur la barre et savoir se laisser porter par le courant parfois, au lieu de ramer comme un fou. On sait souvent où aller, mais pas comment et c’est mieux de le découvrir en restant ouvert à ce qui nous entoure et soudain on échoue sur une île incroyable qui n’était pas sur la carte…

L. : Quels conseils donneriez-vous baby writingà des écrivains en herbe ?

M. R. : Être persévérant, humble, se remettre en question sans cesse, mais aussi lâcher prise : trop maîtriser les choses ça enlève de l’imprévu, de la magie que vous pourriez insuffler à votre récit. Et sinon en conseil pratique : achetez un Thésaurus (rien à avoir avec les dinosaures de Jurassic World…) c’est un dictionnaire des synonymes amélioré qui deviendra sans aucun doute votre plus fidèle allié !

L. : Si vous deviez résumer votre activité d’écrivain en un GIF :

M. R. : En deux, en fait. Des jours, c’est ça :

mrobin writing is horror

…et le lendemain, c’est ça :

mrobin happy writer

L. : Merci infiniment à vous d’avoir partagé avec nous votre expérience d’écrivain !

*Sourire de démarcheur pour dentifrice* C’était le brillant et sympathique Mathieu Robin, dont le dernier livre, Ses griffes et ses crocs, roman d’aventure se déroulant dans les grands espaces américains, est paru en 2015 chez Actes Sud.

À bientôt pour de nouvelles découvertes,

Lupiot

Lupiot Allez Vous Faire Lire

 

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