Une planète dans la tête, de Sally Gardner (2012)

Ce livre a reçu les plus grands prix littéraires britanniques* et n’a pas été boudé non plus de notre côté de la Manche** ; de plus, le pitch avait l’air cool, et la 4e de couverture le vendait bien : Le récit coup de poing d’un jeune garçon atypique face au totalitarisme. Jolie pancarte : il fallait que j’entre.

une planète dans la tête sally gardnerStandish a 15 ans et ne sait ni lire ni écrire. Mais, il retarde ? Pour le régime totalitaire qui le gouverne, et le système scolaire (machine à fabriquer des moutons) dont il est malencontreusement prisonnier, oui, Standish retarde. Il retarde, et il est même… impur. Car Standish a une sorte de dyslexie. L’apprentissage, manifestement, ce n’est pas pour lui.

À force de s’entendre dire qu’il est niais et épais, Standish a travaillé son regard bovin et gagné la tranquillité du cancre de fond de classe, où il rêve, avec son meilleur ami Hector, à la planète Juniper qu’ils ont tous deux inventés, et vers laquelle ils voyagent pour s’évader de leur sombre quotidien. Mais lorsque Hector disparaît, Standish déchire le voile de niaiserie qui le gardait caché, et part explorer derrière le Mur et dans la Rue de la Cave, où, peut-être, se trouvent les explications aux mensonges du régime.

Mon avis sur ce roman ne sera pas aussi dithyrambique critiques une planète dans la têteque ceux que j’ai pu lire. Je garderai une réserve dans mes critiques négatives, incertaine de ce qui est dû à l’écriture et à la traduction (le style particulier de l’auteur pouvant être délicat à rendre en Français). Cependant, il y a de gros défauts.

  • Ses forces :
  1. Une chronologie en vrac, faite d’allers et retour, de raccourcis et de détours, qui, s’il elle peut être déstabilisante au début, contribue à entretenir le mystère et permet de découvrir les personnages de façon plaisante.
  2. Un style incongru tout plein de poésie enfantine par moments. Au détour d’un évènement, Standish donne son opinion sur la nature humaine, le régime, la beauté, la mort. Extraits :
  1. Voyez-vous, les « si » sont comme les étoiles, innombrables.
  2. J’avais du mal à comprendre la différence entre disparition et mort. À mes yeux, c’était la même chose, les deux laissaient des trous. Des trous dans le cœur. Des trous dans la vie. Il n’était pas difficile de se rendre compte de leur nombre. L’apparition d’un nouveau trou était évidente. Les lumières s’éteignaient dans la maison, puis celle-ci explosait ou bien elle était rasée.
  • Ses faiblesses à la puissance mille :
  1. Un héros bancal et insaisissable. On danse constamment d’un pied sur l’autre entre enfance et adolescence (et pas exprès), c’est le gros défaut : Standish est censé avoir quinze ans, et il est loin d’être le bêta qu’on imagine… alors quid de sa façon de s’exprimer si enfantine ? Son exclamation fétiche est « Merde à la puissance mille ! », qui revient toutes les pages. Franchement ? À 15 ans ? Quant à son rêve de Croca-Cola*** et son hobby de fabrication artisanale de soucoupe volante en papier-mâché, on est un peu déstabilisé. Encore une fois, à 15 ans ? Dyslexique et imaginatif ne veut pas dire retardé, c’est un peu l’un des messages de l’histoire, hé bien je pense qu’il y a maladresse de la part de l’auteur. On a l’impression qu’il est dyslexique et imaginatif et qu’il a huit ans dans sa tête. Le comble !
  2. Un style inadapté qui cherche son public. Pourquoi une narration si enfantine, si on s’adresse effectivement à des ados ou jeunes adultes ? (Le livre est destinés aux 13 ans et plus). Pour moi, c’est trop gamin pour cette classe d’âge, et pourtant, certaines scènes, certains passages de la narration, de même que l’âge du héros, semblent requérir une certaine maturité de la part du lecteur. Il y a un déséquilibre manifeste****, qui m’a gênée à la lecture. En gardant le même style original et poétique, mais en racontant avec un autre regard les scènes les plus dures (celles d’exécutions), et surtout, en rajeunissant le héros de cinq ans, on avait effectivement un très bon roman, percutant.

Ce qui me turlupine, c’est que j’ai l’impression que ce roman a reçu les louanges qu’il a reçues principalement pour avoir fait figurer en tête d’affiche un personnage dyslexique (et gay). La belle affaire*****.

Le roman est plutôt chouette, et j’ai beaucoup apprécié le rythme de narration (très rapide, en raison des chapitres exceptionnellement courts, et des nombreux retours en arrière), mais il souffre d’un bizarre défaut de croissance. Sa réécriture du totalitarisme bolchevik, son imaginaire de guerre froide, sont assez intéressants, mais plus j’y songe, plus je me dis que ce roman a été écrit pour des adultes, et des adultes bien pensants.

Je ne le déconseille pas, il a autant de forces que de faiblesses.

Lupiot,

Lupiot Allez Vous Faire Lire

 

 

 

 

Une planète dans la tête, de Sally Gardner, Gallimard Jeunesse, 2014, 254 pages


* Carnegie Medal 2013 (trèèès grand prix), Prix Costa 2012
** Prix des libraires indépendants, Grand Prix de L’imaginaire 2014.maggot moon sally gardner
*** « Croca-Cola », réécriture libre d’une célèbre marque de boisson à bulles que je ne vous ferai pas l’affront de traduire. Le problème, c’est que cette façon de déformer les marques en littérature jeunesse est 1) vieillie 2) l’apanage d’une littérature vraiment jeunesse et pas jeunes adultes (on préférera utiliser la vraie marque ou, à la limite, une marque totalement inventée qui fera office d’équivalent), ce qui contribue encore davantage à l’impression qu’a le lecteur adolescent ou jeune adulte d’être pris pour un gamin, or ce n’est jamais agréable d’être traité de façon condescendance, même si c’est par maladresse. On n’a pas le même ressenti face à lire un livre clairement destinés aux enfants…
**** Déséquilibre qui se ressent jusque dans le titre. Une planète dans la tête, c’est plus enfantin qu’adolescent. Le titre original, La lune aux asticots (en V.O. Maggot Moon) aurait été plus adapté au roman, les asticots renvoyant à la mort et la dureté de cet univers et y étant souvent évoqués.
***** Le politiquement correct a tendance à me fatiguer.

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